05/05/2015  -  Immobilier
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Immobilier : quand le crédit devient trop bon marché

Si la baisse des taux d’intérêt place les emprunteurs en position de force pour négocier un crédit ou renégocier des prêts anciens, elle met aussi la rentabilité des banques en péril. Et pourrait finir par mettre leur modèle à l’épreuve.

Faut-il vraiment se réjouir du crédit à prix cassé ? Qu’il s’agisse de crédits immobiliers ou de prêts aux entreprises, les taux d’emprunt diminuent mois après mois en France et enfoncent régulièrement de nouveaux planchers historiques. La nouvelle est très bonne pour les emprunteurs : ils se trouvent en position de force pour emprunter ou renégocier des prêts plus anciens. Mais à force de prêter aussi bon marché, les banques ne vont-elles pas mettre leur rentabilité en péril ?Jusqu’ici, tout va bien. En effet, si les taux des crédits accordés par les banques sont en chute libre, les conditions de fi-nancement sont, elles aussi, excellentes et les banques perçoivent toujours les revenus de crédits accordés ces dernières années à des taux plus élevés. «  En 2014, on a profité à plein de la diminution du coût de la ressource intervenue à partir de 2013, couplée à une baisse de la rémunération du Livret A. Mais, mécaniquement, à partir du deuxième semestre 2015, la pression sur la marge nette d’intérêt va s’accentuer et encore croître en 2016 », estime un banquier français.

 

Cette pression, en réalité, s’exerce déjà. «  Avec les crédits accordés à taux faible, les banques font entrer au fur et à me-sure dans leur bilan des actifs à rendement faible, remplaçant les prêts des années passées et faisant progressivement diminuer le rendement moyen de l’encours », souligne Laurent Quignon, responsable du pôle d’économie bancaire chez BNP Paribas. Or le contexte de crédit bon marché soutient aussi la demande de prêts et les renégociations, pesant d’au-tant plus sur le rendement moyen de l’encours.

 

Ce climat de taux bas gêne aussi les banques dans leurs activités dites de « transformation ». Il s’agit du coeur même de leur métier : transformer des ressources de court terme - a priori bon marché - en prêts de long terme - accordés à des taux plus onéreux. Or, pour l’heure, la courbe des taux est quasiment plate. Autrement dit, les taux sont proches de zéro aux deux extrémités - pour les courtes comme pour les grandes maturités. Résultat : la transformation devient plus difficile et surtout ne rapporte plus grand-chose.

 

Ce qui corse l’affaire, c’est que cette situation atypique n’est pas liée à un pic de tension, comme lors de la crise financière. Et qu’elle semble partie pour durer, ce qui ne manquerait pas de mettre le modèle bancaire à l’épreuve. «  La mortalité des banques, on l’a découverte avec Lehman Brothers ou Fortis, mais c’était une mortalité liée à une crise. Ce que nous pour-rions connaître un jour, c’est une mortalité liée à l’effondrement du «business model». Le mouvement peut prendre dix, quinze ou vingt ans, tant les groupes bancaires sont grands et l’inertie importante. Mais il peut être irréversible », prévient un acteur bancaire. A force d’érosion des rendements et des marges, un point de non-retour peut-il être atteint ? Sur le papier, le danger serait que les revenus d’intérêt ne suffisent plus à couvrir les charges que sont les coûts opérationnels, le coût des ressources, le coût du risque et la rémunération des fonds propres. Un retour à la « norme » des taux, c’est-à-dire une remontée - souhaitable dans l’absolu -, ne serait pas non plus sans danger : les banques devraient payer plus pour se financer, tout en percevant les faibles intérêts sur les crédits qu’elles accordent ces jours-ci.

 

Ce scénario noir n’a heureusement rien d’irrémédiable et les établissements disposent aussi de filets de sécurité. Premier d’entre eux, l’utilisation de produits de couverture (swaps), sorte de police d’assurance servant à se protéger contre une fluctuation des taux à venir, qui viendrait éroder la marge sur encours - mais qui, en revanche, ne protège pas contre une marge faible sur la production nouvelle. «  Cela revient à transformer une ressource de marché à taux variable en finan-cement à taux fixe », souligne Laurent Quignon. Mais cette protection a un coût. «  Si la banque décide de «swaper» 100 % de ses ressources de marché, le coût de la protection absorbera la marge de transformation. Elle peut aussi décider de ne se couvrir par exemple qu’à 50 %. C’est un choix de chaque banque, basé sur sa propre anticipation de variation des taux, ses objectifs de marge et l’appétit de chaque établissement pour le risque », reprend l’économiste.

 

Un autre levier consiste à limiter le coût des ressources à taux fixe (dépôts des clients, livrets…). Les dépôts sur comptes courants sont gratuits pour la banque, mais les livrets bancaires - dans le sillage du taux réglementé du Livret A - sont assez onéreux. Rien qu’en avril, les banques ont abaissé les taux servis sur 80 de ces livrets. Au risque de provoquer un afflux vers le Livret A  ? Sans doute pas, car il ne sert « que » 1 % d’intérêt par an. A ce niveau, le coût d’opportunité est très faible et les clients vont vraisemblablement continuer ce qu’ils font déjà : laisser « dormir » leurs dépôts sur un simple compte courant. Rien qu’en décembre 2014, ils y ont déposé 7,5 milliards d’euros supplémentaires !

 

Surtout, ce pilotage des ressources ne doit pas faire oublier la raison d’être de la banque : prêter. Si elles poursuivent leur activité malgré les taux faibles, c’est précisément parce qu’elle est pour l’heure soutenable. «  Les contraintes du moment les amènent aussi à approfondir leur relation client et à diversifier leurs sources de revenus », positive Laurent Quignon. Plus que jamais, derrière le prêt, les banquiers vont tenter d’équiper leurs clients en nouveaux produits et services. Le crédit comme produit d’appel a encore de beaux jours devant lui. 

 

 

Source : Les Echos