04/05/2016  -  Economie/Finance
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La BCE va cesser d'imprimer les billets de 500 euros

La BCE devrait annoncer ce mercredi qu'elle n'imprimera plus les coupures de 500 euros. Mais le stock existant continuera de vivre sa vie et les billets garderont toute leur valeur qui restera garantie.

 

Vu de Paris, quel est le point commun entre un Allemand, un trafiquant de drogue et un terroriste? Réponse: le billet de 500 euros. Les Allemands adorent payer en cash, car après avoir fait l'expérience de deux régimes totalitaires, le nazisme jusqu'en 1945, puis la Stasi de l'ex-RDA jusqu'en 1989, ils considèrent que c'est le meilleur moyen de laisser sa vie privée à l'abri des regards de Big Brother. Quant aux trafiquants de cocaïne et aux passeurs de valises de Daech, ils affectionnent les grosses coupures en euros pour leur anonymat et leur commodité: 10.000 euros en billets de 500 tiennent dans une enveloppe de 8,2 sur 16 centimètres et de 2 millimètres d'épaisseur.

 

Mais comment lutter contre les malfrats sans chagriner le bourgeois de Munich? Cela s'assimile à la quadrature du cercle. Les gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE), qui en discutent depuis des semaines, ont fini par trouver la solution qu'ils devraient présenter ce mercredi 4 avril lors d'une réunion à Francfort.

 

D'un côté la BCE va décider de ne plus imprimer du tout de nouvelles coupures de 500 euros. Mais en même temps les 594 millions de billets actuellement en circulation, et qui représentent au total une valeur de 297,2 milliards d'euros, ne seront pas «supprimés». Autrement dit on ne demandera pas à leurs détenteurs de venir les restituer à leurs banques centrales nationales pour les échanger: ils pourront les garder ad vitam aeternam, en tout cas les léguer en toute sécurité à leurs héritiers. Les coupures «violettes» - pratiquement leur seule caractéristique avec leur taille un peu plus grande que les autres dans la gamme des billets de 5 à 500 euros - continueront d'avoir leur valeur garantie par la BCE jusqu'à la fin des temps.

 

Critiques acerbes

 

Mario Draghi s'est personnellement investi pour cette solution que certains jugeront une «cote mal taillée». En tant que président de la BCE il doit en effet supporter, pratiquement depuis sa nomination en novembre 2011, les critiques acerbes de ses homologues anglo-saxons dans les réunions internationales . Ces derniers lui reprochent de faire le jeu de l'argent sale et du terrorisme. Les grosses coupures que la Banque nationale suisse et la BCE continuent d'émettre sont «absolument honteuses», a pu dire récemment Charles Goodhart, l'un des anciens dirigeants de la Banque d'Angleterre, qui exprimait le sentiment de ses pairs. Outre-Manche le billet de 50 livres (environ 70 euros) est la plus grosse dénomination existante pour le sterling. Et aux États Unis, la banque de réserve fédérale a supprimé toutes ses coupures supérieures à 100 dollars dans les années 1970. Depuis les attentats terroristes de Paris du 13 novembre 2015, les critiques n'ont fait que redoubler, relançant les débats au sein même de la BCE. Benoît Coeuré, l'un de ses six directeurs, a reconnu publiquement à la mi- janvier, que «la BCE examinait le sort à donner aux billets de 500 euros, compte tenu de son usage dans le blanchiment de l'argent sale et le crime organisé».

 

Sur une valeur de 1071 milliards d'euros que représente l'ensemble de la circulation fiduciaire en euros, les billets de 500 en constituent à eux seuls 27,8% (297,2 milliards)

 

Les supprimer en bonne et due forme en totalité? Outre le mécontentement que cela provoquerait en Allemagne, il est apparu qu'une telle solution radicale serait pratiquement difficile à mettre en œuvre. Même en se donnant une date butoir relativement éloignée, 2020 par exemple, il fallait craindre des mouvements de panique, voire l'absence de solution de remplacement si les détenteurs demandaient une conversion en billets de 100 ou 200 euros, indisponibles en quantité suffisante, a-t-on réfléchi à Francfort.

 

C'est que la circulation des «Ben Laden», comme on les appelle depuis le milieu des années 2000 en Espagne pour désigner des billets «dont on parle toujours mais qu'on ne voit jamais», atteint des proportions considérables. Sur une valeur de 1071 milliards d'euros que représente l'ensemble de la circulation fiduciaire en euros, les billets de 500 en constituent à eux seuls 27,8% (297,2 milliards). Un économiste de la Bank of America Merril Lynch, Athanasios Vamvakidis, a même calculé, en janvier 2016, que leur retrait définitif, et le report sur le dollar américain qui s'ensuivrait - de loin la monnaie la plus liquide au monde — pourrait entraîner une baisse significative du cours de l'euro sur les marchés des changes vis-à-vis du dollar.

 

Autre argument qui a pesé dans la balance à Francfort, une suppression définitive risquait de créer un climat délétère de suspicion généralisée. On se souvient qu'en Grèce où la thésaurisation de billets - 4109 euros pour chaque habitant en moyenne - est la plus élevée d'Europe, les banques avaient obligé les épargnants à décliner leur identité l'été dernier quand ils avaient voulu convertir leurs grosses coupures conservées dans leur matelas (c'était alors le seul moyen de se procurer du cash à Athènes).

 

Une espèce en voie de disparition

 

C'est pourquoi les 25 gouverneurs de la BCE s'apprêtent ce mercredi à annoncer «la fin de l'émission des billets en euros, mais pas leur suppression». Cette solution intermédiaire se cale sur le sort qui avait été réservé aux billets en Deutsche Mark en janvier 2002, lors du passage à l'euro.

 

Contrairement à ce qui s'est passé en France où la conversion en euros des billets en francs n'a été possible que pendant une durée de dix ans - au-delà ils perdent toute valeur - en Allemagne la Bundesbank acceptera jusqu'à la fin des temps de convertir en euros les billets en Deutsche Mark qui seront présentés à ses guichets.

 

Mieux, il devrait toujours être possible de payer ses achats avec les «Ben Laden». Mais attention toutefois, à partir du moment où les billets de 500 euros seront rapportés aux banques commerciales, ces dernières seront conduites à les remettre à leur banque centrale nationale, et donc à la BCE. Ces coupures seront alors retirées du circuit monétaire.

 

C'est d'ailleurs ce qui s'observe dès à présent. Les statistiques du premier trimestre 2016 de la BCE montrent en effet que cette dernière a retiré plus de billets en euros qu'elle n'en a émis de nouveaux. Le solde net a été négatif: le nombre de billets en circulation qui était de 614 millions d'unités à la fin 2015 n'était plus que de 594 millions en mars 2016. Le «Ben Laden» est d'ores et déjà une espèce en voie de disparition. Une grande victoire contre le terrorisme ?

 

 

source : Le Figaro