30/06/2015  -  Economie/Finance
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Les intérêts de la NSA pour l’économie française

La lutte contre le terrorisme, priorité de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et de ses alliés ? Pas vraiment, à en croire la nouvelle série de documents publiés lundi 29 juin par WikiLeaks, en collaboration avec Mediapart et Libération.

 

Après avoir mis en ligne, la semaine dernière, des comptes-rendus de surveillance visant les communications des présidents Chirac, Sarkozy et Hollande, les nouveaux documents publiés par WikiLeaks montrent que les communications d’au moins deux ministres de l’économie – Pierre Moscovici et François Baroin – ont été surveillées par l’agence de renseignement américaine.

 

Dans ces notes internes, classées pour la plupart no foreign (« à ne pas partager à l’étranger »), la NSA montre une connaissance très précise du contenu d’une conversation de Pierre Moscovici avec le sénateur PS Martial Bourquin. Ce dernier met en garde M. Moscovici contre une montée du Front national en cas de suppression de l’allocation équivalent-retraite, un dispositif en faveur des chômeurs proches de l’âge légal de la retraite. Le degré de détail laisse peu de doute sur le fait que la conversation a été écoutée par la NSA.

 

Un autre document résume les positions que s’apprête à prendre François Baroin juste avant un sommet du G7 et un sommet du G20, en 2012. L’origine des informations semble moins claire, et pourrait provenir aussi bien d’écoutes que de l’interception d’un document interne de Bercy. D’autres documents font un point sur la position française en matière de libre-échange, et notent que les critiques formulées par Nicolas Sarkozy contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2008 « ne sont pas partagées par son gouvernement ».

 

Nouvelles révélations

 

Le seul document publié le 29 juin qui ait été partagé par la NSA avec ses partenaires de l’alliance dite Five Eyes (Etats-Unis, Canada, Australie, Grande-Bretagne, Nouvelle-Zélande) concerne une information sur Jean-David Levitte, l’ex-ambassadeur de France à Washington. En 2008, un rapport pointant le rôle d’entreprises françaises dans le scandale « Pétrole contre nourriture », une vaste affaire de détournement d’argent dans le cadre d’un plan d’aide à l’Irak assorti de contreparties, avait été publié. Une note de la NSA informe que le rapport a été qualifié de « scandaleux » par l’ambassadeur, « parce qu’il ne cite aucune entreprise américaine ». « L’ambassadeur affirme que la plupart des entreprises françaises impliquées étaient des filiales d’entreprises américaines (…) ; il prévoit de publier, avec l’accord du ministère des affaires étrangères, la liste de ces entreprises. »

 

Ces nouvelles révélations battent un peu plus en brèche la ligne de défense de la NSA depuis le début des révélations, en juin 2013. Beaucoup de responsables américains se sont défendus de pratiquer l’espionnage économique, citant la sécurité nationale comme critère principal de la surveillance menée par les Etats-Unis. « Ce n’est pas un secret que les services collectent des informations sur des questions économiques et financières. Ce que nous ne faisons pas, comme nous l’avons dit à de multiples reprises, est d’utiliser nos capacités de surveillance de l’étranger pour voler des secrets commerciaux de compagnies étrangères au nom – ou pour leur donner des informations que nous collectons – d’entreprises américaines afin d’accroître leur compétitivité », expliquait James Clapper, le directeur du renseignement américain, après que des documents d’Edward Snowden ont révélé que la NSA avait espionné l’entreprise brésilienne Petrobras.

Les documents publiés par WikiLeaks montrent qu’au contraire, les Etats-Unis n’hésitent pas à mobiliser leurs agences de renseignement, et leurs énormes moyens, pour collecter des informations stratégiques susceptibles de leur conférer un avantage économique – et parfois à partager ces informations avec leurs alliés. L’un de ces documents liste des cibles stratégiques pour l’agence de renseignement : y figurent des secteurs économiques aussi variés que les télécommunications, la santé et l’énergie.

Par ailleurs, la posture morale adoptée par les Etats-Unis face à la Chine en matière d’espionnage économique est de plus en plus difficile à tenir. La presse américaine lève fréquemment le voile sur des cyberattaques téléguidées de Pékin contre des intérêts américains, notamment économiques. Des attaques que la Chine dément systématiquement et que Washington condamne en s’appliquant à présenter la Chine comme ne respectant pas les règles du commerce international. Des règles que les Etats-Unis semblent tout aussi disposés à ignorer.

 

 

Source : Le Monde