07/11/2014  -  Economie/Finance
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Menace sur les géants de la finance

 

Le modèle de la banque universelle, avec son équilibre entre activités de détail et activités de marché, va-t-il être remis en cause, comme le préconisent certains à Bruxelles en voulant mettre fin à la protec-tion du «too big to fail»? Les grandes banques françaises sont concernées au premier chef.

 

Dans son best-seller The Ascent of Money, l’historien écossais Niall Ferguson explique que la finance obéit à sa manière aux lois de l’évolution. Depuis que la monnaie est devenue le fluide vital de l’économie, avec l’invention du capitalisme, ses acteurs et ses pratiques ont connu un processus d’adaptation constant aux évolutions des rapports de commerce et de puissance entre les nations, de l’innovation technologique et des aléas de l’histoire monétaire, jalonnée d’une suc-cession de bulles. C’est ainsi que les fonds d’investissement spéculatifs ont survécu à la chute de LTCM en 1998, mais que les Savings & Loan Associations, ces banques américaines spécialisées dans l’immobilier, ont sombré pour laisser émerger deux géants aux pieds d’argile, Freddie Mac et Fannie Mae, chargés de rehausser les crédits hypothécaires, eux-mêmes mis à genoux par la crise de 2008.

 

Dans l’écosystème financier, les grandes banques universelles françaises comptent certainement parmi les espèces les plus remarquables. Elles en sont les géantes, étendent leur pouvoir à l’échelle de la planète et pèsent aussi lourd que les États qui abritent leur siège (le bilan de BNP Paribas est proche du PIB français). Elles nous sont si familières que nous sommes tentés de croire qu’elles ont existé de toute éternité alors que leur croissance ne remonte qu’à une génération.

 

Or, à Bruxelles et ailleurs, la question de leur survie est désormais posée à cause du faisceau de menaces qui planent sur le cœur de leur modèle : la synergie entre activités de détail et activités de marché. La première est la proposition de loi européenne qui préconise la filialisation des activités de marché pour les plus grandes d’entre elles. Après plusieurs mois de blocage dans les circuits bruxellois pour cause d’élections, elle refait surface au Parlement, où elle va devenir l’enjeu d’une bataille politique entre le rapporteur, le conservateur suédois Gunnar Hökmark, et la gauche, emmenée par deux élus allemands, l’écologiste Sven Giegold, un vieil ennemi du « too big to fail », et le social-démocrate Jakob von Weizsäcker.

 

Ce texte est directement inspiré du rapport remis il y a deux ans par un banquier central finlandais au commissaire Bar-nier. Son constat : ces géantes vivent grâce à la garantie implicite de l’État sur leurs activités de détail (la gestion de notre épargne). Une garantie qui se chiffrerait en dizaines de milliards d’euros. Elles ne règneraient pas tant par leur force que par leur fragilité et la menace que leur chute ferait peser sur l’écosystème financier. C’est que leurs bilans gigantesques abritent une bonne partie de l’énorme bulle de crédit public et privé qui a commencé à gonfler au milieu des années 1970 et qui continue de menacer la stabilité financière mondiale.

 

Pour cette raison, le syndrome du « too big to fail » était au centre des travaux à Cairns où se réunissait le mois dernier tout ce que le monde compte de régulateurs financiers. Le moment viendra où les G-SIBs, les global systemically impor-tant banks, parmi lesquelles comptent nos champions nationaux, devront, au seul titre de leur taille, augmenter encore leur capitalisation. Enfin, une autre menace se matérialisera bientôt : la loi sur les transactions financières, promise pour 2016 et qui signe la fin des activités des banques françaises sur les marchés de dérivés actions, selon les intéressées elles-mêmes.

 

Les géantes de la place de Paris sont-elles promises à une mort annoncée ? « Pas forcément », me disait récemment une source bruxelloise. « Mais il va falloir qu’elles se transforment. Elles doivent maigrir ou mourir. » Dans l’histoire de l’évolution, on a rarement vu une espèce rapetisser pour survivre.

 

Dans celle de la finance, rien n’indique cela soit impossible.

 

 

Source : La Tribune